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1er janvier 2000

Le manuel d’interrogatoire de la CIA - Seconde partie

C’est sur base des recherches décrite dans l’épisode précédent de notre feuilleton que fut rédigé le manuel d’interrogatoire KUBARK. Parfois très détaillé, parfois très allusif. C’est ainsi que la torture visant à amollir et stresser le sujet n’est évoqué qu’incidemment, par exemple au détour d’instruction sur l’installation électrique requise. La CIA n’a jamais hésité à recourir à la torture, et avait même un cours de torture à Fort Bragg. Mais sous la torture la victime a tendance à raconter n’importe quoi pour faire stopper la souffrance. KUBARK vise à ce que le sujet donne volontairement toutes les informations espérées, et mêmes celles dont l’interrogateur ne soupçonnait pas l’existence.

Au sommaire du manuel KUBARK Au sommaire du manuel KUBARK

Pour provoquer le syndrome DDD, c’est la peur de la torture, la menace permanente d’être à nouveau torturé qui opère. Un procédé privilégié est d’obliger le prisonnier à rester dans des positions douloureuses. La détermination morale à résister et son désir de s’effondrer afin que la douleur cesse, enferme le sujet dans un combat autodestructeur. La douleur auto-infligée permet d’éviter le mécanisme par lequel le sujet entre en confrontation directe avec son tortionnaire, lui opposant sa résistance. On enlève au torturé la possibilité de se confronter à une volonté adverse. C’est un technique que l’on a vu employer à une grande échelle à Abou Ghraib.

Le sous-officier Charles Graner, de la police militaire, considéré comme le responsable des sévices à Abou Ghraib, affirmait avoir obéir aux ordres qui lui demandaient d'"assouplir" les détenus avant leur interrogatoire Le sous-officier Charles Graner, de la police militaire, considéré comme le responsable des sévices à Abou Ghraib, affirmait avoir obéir aux ordres qui lui demandaient d’"assouplir" les détenus avant leur interrogatoire

KUBARK a fondé la torture psychologique contemporaine en détaillant ses treize éléments de base : 1) l’isolement ; 2) la débilitation psychologique ; 3) la désorientation spatiale ; 4) la désorientation temporelle ; 5) la désorientation sensorielle ; 6) la privation sensorielle ; 7) le désespoir provoqué ; 8) l’assaut sensoriel (par exemple par sur-stimulation, comme dans le cas de la torture par le son) ; 9) les menaces (dont les simulacres d’exécution) ; 10) les traitements bestiaux (où le sujet est ramené au rang d’animal) ; 11) les humiliations sexuelles et les viols ; 12) les profanations (forcer les victimes à assister ou à accomplir des dégradations de ce qu’elles considèrent comme sacré) ; 13) la manipulation pharmacologique. Ces éléments permettent l’application de trois principes.

Premier principe : la désorientation ou la confusion, bouleverser les attentes et les réactions conditionnées de la personne interrogée. Elle est habituée à un monde qui fait sens, prévisible et s’y ancre pour préserver son identité et sa capacité de résistance. Dans l’espace clos de la détention, l’entreprise de déstabilisation passe d’abord par une perturbation systématique des régularités temporelles : horloges trafiquées, qui avancent puis retardent, horaires irréguliers, nuits à géométrie variable… La texture même du réel est attaquée, les rythmes habituels sont détraqués pour plonger le sujet dans un état de désorientation.
Cette stratégie de dissolution des cadres se prolonge aussi dans la sphère sociales. La cible est privée de ses repères logiques et sémantiques ordinaires : la bombarder de questions absurdes et incohérentes, lui faire des demandes contradictoires et farfelues, prendre un ton de voix qui dément la teneur des propos tenus… Le sujet va s’ingénier à donner du sens à une situation devenue mentalement insupportable. Il s’épuisera dans une tâche d’interprétation sans fin.

Deuxième principe : celle du rétrécissement du monde. La mise à l’isolement commence par la confiscation de tous les effets personnels (les symboles de la vie passée peuvent être une source de force morale). Le sentiment de cette séparation doit être intensifié, par tous les moyens, de sorte que le prisonnier en vienne à se persuader qu’il est coupé de toutes forces amies capables de le soutenir. Mais on ne veut pas seulement le couper du monde. On lui en recrée aussi un autre à la place. À mesure que l’ambiance et les repères du monde extérieur se font plus lointains, leur importance pour la personne interrogée se réduit. Ce monde est alors remplacé par la salle d’interrogatoire, ses deux occupants et leur relation. Le sujet se fonde de plus en plus sur les valeurs du monde de l’interrogatoire, plutôt que sur celles du monde extérieur.
Priver le sujet de monde ne signifie pas seulement le couper de son univers familier et de ses proches, mais aussi de tout horizon de conscience plus vaste, géographique et historique, affectif et politique. Fabriquer des individus esseulés ou recroquevillés dans de petits mondes aux préoccupations à la fois vitales et mesquines ; faire s’enfermer mentalement les sujets dans des univers à quelques personnages, dont les micro-drames éclipsent ceux du monde.

Ulrike Meinhof subit une programme voisin de KUBARK : isolement total, anesthésies de force, une cellule insonorisée et sans fenêtre, lumière artificielle s'allume de telle manière à briser le cycle du sommeil. Ulrike Meinhof subit une programme voisin de KUBARK : isolement total, anesthésies de force, une cellule insonorisée et sans fenêtre, lumière artificielle s’allume de telle manière à briser le cycle du sommeil.

Troisième principe : l’autoprédation, qui correspond au procédé, déjà évoqué, de l’autodouleur. Il faut que le sujet se fasse le bourreau de soi-même, et les effets en seront démultiplié par la culpabilisation : On lui demandera au sujet, sur un ton plein de sollicitude : « Mais pourquoi donc te fais-tu ça ? »

Lorsque les Américains entendirent tester in vivo, en 1971, au Vietnam, l’efficacité de KUBARK sur un résistant communiste, Nguyen Van Tai, qui avait résisté aux tortures physiques les plus extrêmes. ils lui firent construire une cellule particulière et une chambre d’interrogatoire, toutes les deux complètement blanches, un espace totalement nu, hormis une table, une chaise, un trou percé pour les toilettes, avec des caméras de surveillance et des micros omniprésents pour pouvoir enregistrer tous ses faits et gestes.
Enfermé et torturé trois ans dans ce cube sans fenêtres, Tai parvint à tenir bon en organisant, de façon méthodique et obstinée, un rituel de petits contre-poisons quotidiens. Il se réveillait automatiquement tous les jours à 6 heures du matin, récitait alors en silence les paroles de l’hymne nord-vietnamien, effectuait des exercices physiques, composait des poèmes et des chansons dans sa tête, et saluait une étoile qu’il avait grattée sur son mur pour représenter le drapeau nord-vietnamien.
Entretenir le souvenir de la conscience du monde était indispensable pour ne pas se laisser enfermer, mentalement aussi, dans le cube blanc que les interrogateurs avaient assigné à son existence. Il répétait cette routine toute la journée, puis à 10 heures, tous les soirs, il se mettait au lit. On peut interpréter les rituels de cette discipline personnelle comme autant de techniques de contre-conditionnement, mises en œuvre par le sujet lui-même, en réponse au conditionnement externe que l’on essayait de lui faire subir.

Nguyen Van Tai, qui a survécu à la guerre et a pu décrire son expérience dans les mains de la CIA Nguyen Van Tai, qui a survécu à la guerre et a pu décrire son expérience dans les mains de la CIA

Pour en savoir plus :

Éditions ZONE
Paru le 7 juillet 2012
192, pages, 16 euros
ISBN : 2-355-22045-X

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